« 23 juillet 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16339, f. 145-146], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9424, page consultée le 03 mai 2026.
23 juillet [1839], mardi matin, 10 h. ¼a
Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon Toto adoré, bonjour mon petit homme
chéri. Je suis encore furieuse ce matin : j’ai à mon service la plus absurde fille
qui
se puisse voir. Enfin croirais-tu que depuis ce matin elle n’a pas fait ta tisaneb, et que pour n’avoir pas l’air de
n’avoir pas fait œuvre de ses dix doigts, elle me mêle le marcc avec le café ? Voici le secret des
tisanesd mal faites et du mauvais
café. Mais vraiment je t’assure que cette fille est d’un bien mauvais service et
qu’elle me fait faire horriblement de mauvais sang.e
J’ai reçu une lettre de
cette pauvre Claire qui se plaint, avec
raison, que je ne vais pas la voir. Il paraît qu’elle comptait sortir pour ta fête et qu’elle t’avait appris des vers à cette occasion.
Enfin la pauvre enfant en a été pour ses frais de mémoire et de gentillesse, mais
je
ne me doutais pas qu’elle croyait sortir à cette occasion. Je suis si en colère que
je
tremble comme une feuille. Je suis indignée quand je vois si peu de conscience et
si
peu de cœur chez une créature pour qui on est trop bon et trop patient. Certes en
voilà une qui me fait regretter cruellement le service plus que médiocre de ma
dernière servarde. Je m’aperçoisf que je dis toujours la même chose
et que ma colère n’est pas aussi admirable ni aussi amusante que celle que tu m’as
lue
cette nuit. Je me tais, et je reprendsg le sujet de ma lettre qui est de te dire que je t’aime, que je
t’adore et que tu es mon Toto bien-aimé. Baise-moi. Toto est bien i. J’ai resserré L’AUTRE1 parce que la
poussière lui ferait mal aux yeux aussi à lui, mais je vais aller le voir dans son
armoire et lui dire qu’il ne s’ennuie pas. À vous je vous dis de venir bien vite.
Juliette
1 Juliette nomme « l’autre » le portrait de Hugo par boulanger qu’elle vient de recevoir.
a ite entre la date et le corps de la lettre.
b « tisanne ».
c « mar ».
d « tisannes ».
e Une croix est inscrite sur le bord gauche de la page.
f « m’apperçois ».
g « reprend ».
« 23 juillet 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16339, f. 147-148], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9424, page consultée le 03 mai 2026.
23 juillet [1839], mardi soir, 6 h.
Je profite, mon Toto bien-aimé, de ce que je suis à la maison et de ce que je souffre
pour prendre un bain. Je viens d’en envoyer chercher un. Aussitôt qu’il sera arrivé,
je me plongerai dedans. Je me suis horriblement fatiguée tantôt à cette besogne
hideuse. Enfin je vais me baigner et peut-être me soulager. Je vous aime, Toto. Et
quoiqu’il me semble impossible que tu me trompes, j’ai cependant été bien
désagréablement frappée en lisant l’article du Vert-vert1 où il est dit que tu étais à l’opéra le jour de la condamnation de Barbès ; et cependant j’étais prévenue
par toi de l’erreur de l’auteur de l’article. Mais c’est égal, ça m’a donné un coup
dans le cœur dont je n’ai pas été maîtresse et à l’heure qu’il est je ne suis pas
encore très rassurée. Je ne le serai tout à fait que quand je t’aurai vu et entendu
avec ta chère petite bouche qui ne sait pas mentir et tes beaux yeux si fiers et si
doux, qui n’ont jamais trompé. Je t’aime mon Toto, je t’aime mon amour, baise-moi.
Je
vais écrire un petit bout de lettre à ma pauvre Claire. C’est bien le moins, la pauvre petite, puisque nous ne pouvons
pas y aller. Je l’aime deux fois plus puisqu’elle a pensé à toi à l’occasion de ta
fête. C’est bien gentil de sa part.
Voici mon bain. Quel bonheur. Je souffre
tant que c’est avec joie que je vais me plonger dans la baignoire. Si tu viens, tu
m’en retireras, ce sera très i. N’est-ce pas mon cher petit curieux ? Vous pourrez faire vos mines dans la
glace tant que vous voudrez. Voime, voime, vieux
coquet. Je vous aime.
Juliette
1 Le Vert-vert, « Journal des salons et des théâtres ». Le 12 juillet, Hugo a écrit au Roi Louis-Philippe une demande de grâce en apprenant la condamnation à mort de Barbès.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle renonce définitivement à son métier et Hugo s’engage, par un mariage symbolique, à l’entretenir et ne jamais l’abandonner.
- 1er févrierLouise Beaudoin, malade, ne peut jouer dans Ruy Blas. Juliette Drouet refuse de reprendre son rôle.
- ÉtéLéopoldine s’éprend de Charles Vacquerie.
- 31 août-26 octobreVoyage en Alsace, Rhénanie, Suisse et Provence.
- Nuit du 17 au 18 novembre« Mariage » symbolique de Juliette Drouet et Victor Hugo, par lequel elle renonce à sa carrière d’actrice et reçoit l’assurance qu’il ne l’abandonnera jamais, et s’occupera de Claire.
